Le mot « femtrepreneur » n'existe dans aucun dictionnaire français et aucun organisme public ne l'emploie. Bpifrance, l'Insee et les chambres de commerce écrivent « femmes entrepreneures » ou « entrepreneuriat féminin », jamais ce mot-valise né sur les réseaux sociaux. Pourtant, derrière cette étiquette marketing se cache une transformation économique mesurable : la part des femmes parmi les créateurs d'entreprise progresse depuis dix ans, tout comme l'écart de financement qui les pénalise encore. Buzzword côté vocabulaire, réalité économique bien tangible côté chiffres : les deux coexistent et l'un ne dit pas grand-chose sans l'autre.
Femtrepreneur, un mot-valise absent des dictionnaires
On l'écrit femtrepreneure avec la marque du féminin ou, dans de rares cas, femtrepreneuse : le mot assemble « femme » et « entrepreneur » sur le modèle de l'anglais fempreneur, apparu dans la culture start-up nord-américaine avant de traverser l'Atlantique. Aucune source académique ne fixe de date d'arrivée exacte en français : le terme circule dans les cercles de coaching business, les newsletters de personal branding, les comptes Instagram ou LinkedIn dédiés aux créatrices, ainsi que des communautés comme Mars'Elles Club, sans jamais franchir la porte des institutions. Le Wiktionnaire recense « entrepreneuse » et « entrepreneure », deux formes féminines validées de longue date mais reste muet sur ce néologisme composite. Cette absence institutionnelle est la marque même du buzzword au sens strict : un mot qui sonne juste, circule vite mais reste flou sur le plan administratif tant que personne ne l'a validé.
Une progression réelle chez les créatrices d'entreprise
Les données publiques racontent une histoire différente de celle du mot. Entre 2018 et 2024, la part des femmes parmi les créateurs d'entreprise gagne du terrain, portée par la vague des micro-entreprises et de l'auto-entrepreneuriat. Le baromètre Bpifrance sur l'entrepreneuriat des femmes en 2026 confirme une dynamique installée, pas un feu de paille.
- Le baromètre Bpifrance situe la part des femmes parmi les créateurs d'entreprise à 37 % en 2018 contre 39 % en 2022.
- Les statistiques Urssaf, elles, recensent 43,7 % de créatrices en 2022, puis 44,5 % des micro-entrepreneurs fin 2023.
- 28 % des femmes sont engagées dans une activité entrepreneuriale en 2023, contre 23 % en 2018.
- 59 % des femmes jugent le statut d'entrepreneure plus motivant que celui de salariée.
- Une femme sur cinq transforme cette envie en création effective, faute de capital de départ ou par souci de compatibilité avec la vie de famille.
L'angle mort qui persiste : le financement
Cette embellie du côté des créations d'entreprise ne s'étend pas au financement, où l'écart reste massif. Les start-up fondées par des équipes 100 % masculines lèvent en moyenne quatre millions d'euros supplémentaires par rapport aux équipes mixtes, d'après les données genrées 2025 de Bpifrance.
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Part des femmes parmi les créateurs d'entreprise (2024) | 43-44 % |
| Part des levées de fonds allant à des entreprises dirigées par une femme | 11 % |
| Part du capital-risque captée par des équipes 100 % féminines | 1 % |
| Écart de valorisation entre start-up fondée par une femme et par un homme | 3,4 fois moins |
À projet équivalent, une femme lève en moyenne deux fois et demie moins d'argent qu'un homme, selon les données genrées 2025 de Bpifrance.
Les femmes dirigent 26 % du tissu des micro-entreprises, PME et ETI françaises mais ne captent que 12,45 % du chiffre d'affaires généré par ces structures, selon l'Observatoire des entrepreneures. L'écart ne se loge pas dans l'envie ni dans le nombre de créations : il se loge dans l'accès au capital et aux réseaux d'investisseurs qui financent les tickets les plus élevés. Le choix du secteur ne comble pas cet écart à lui seul mais il reste un levier concret pour les créatrices en recherche d'un point d'entrée : autant miser sur des secteurs sérieux où investir en 2026 plutôt que sur un marché déjà saturé.
Le mot sert-il les femmes ou surtout le marketing ?
Aucune étude ne s'est encore penchée sur le mot femtrepreneur en tant que tel mais le débat existe déjà autour de termes voisins comme girlboss ou mompreneur. Les critiques pointent un risque de récupération : ranger les créatrices dans une catégorie à part flatte l'identité tout en détournant l'attention des vrais obstacles, l'accès au crédit, aux marchés publics, aux réseaux d'affaires. Utilisé par des programmes de coaching ou des formations payantes, le mot devient parfois un argument de vente plus qu'un constat économique. À l'inverse, certaines créatrices revendiquent l'étiquette comme un signal de visibilité dans un univers où les fonds, les jurys de concours et les comités d'investissement comptent une large majorité d'hommes. Le mot n'est ni un pur emballage ni une pure sincérité : tout dépend de qui le prononce et dans quel but.
Entre étiquette marketing et tendance de fond bien réelle
Femtrepreneur reste un buzzword au sens propre du terme : un mot-clé qui capte l'attention avant d'être validé par l'usage ou les institutions. Mais un buzzword n'est pas un mensonge en soi. Certains, comme ubérisation ou native advertising, ont fini par décrire une réalité si installée qu'ils sont devenus des mots ordinaires. La trajectoire de femtrepreneur dépendra moins du mot que de ce qu'il désigne : une part croissante de femmes qui entreprennent, face à un système de financement qui reste, chiffres à l'appui, taillé pour un autre profil d'entrepreneur. Le terme peut disparaître dans cinq ans sans que la tendance de fond, elle, ne s'arrête.







